La fête des baleines, le Nalukataq, Alaska

Le brouillard s’étira en dessous de nous, obscurcissant la terre et nous enveloppant dans un cocon gris et aveuglant. L’avion rugit, tangua de droite à gauche et finalement, après plusieurs tentatives d’atterrissage troublantes et avortées, il toucha miraculeusement le sol. Les pilotes d’Alaska Airlines sont très bien formés face à des conditions météorologiques aussi extrêmes, et le nôtre ne fit pas exception.

Whale bones are often raised where a whale has been landed after a hunt. Barrow Alaska. © Michaela Goertzen
Les os de baleines sont érigés là où ils ont échoués après la chasse. Barrow Alaska. © Michaela Goertzen

Nous voilà arrivés à Barrow, sur les rives de la mer des Tchouktches, ville la plus septentrionale d’Amérique, dans le cercle arctique. C’était un matin de juillet et la température, nous disait-on dit par le haut-parleur, était de 0 degré. On ne voyait que de la neige et de la glace ainsi que quelques ombres dans le brouillard, comme si on se trouvait dans une sorte de ville fantôme.  C’était un univers tout autre que celui que nous venions de quitter à Fairbanks 2 heures auparavant ; là où le thermomètre affichait 32 degrés, où les moustiques dansaient sans cesse toute la journée autour de nous pour nous piquer constamment jusqu’à nous rendre fous. La fête des baleines en Alaska se tient toujours après la saison de chasse printanière et après le solstice d’été. C’est un jeune homme mince prénommé Spike, âgé d’une vingtaine d’années, qui nous accueillit avec un sourire éclatant, casquette de baseball perchée sur la tête, et qui nous conduisit à notre hôtel.

Inuit mask, incannily similar to Spike's jovial, elastic face. . Source: Wellcome Images.
Masque Inuit, étrangement semblable à notre interlocuteur si heureux et si drôle: Spike. Source Wellcome Images, London

Quelque chose dans ce jeune Iñupiat aux gestes très souples me fit penser aux masques de chaman avec les bouches qui remontent les joues, que nous avions découverts au musée anthropologique à Anchorage.  Il avait même les pâtes d’oies et des rides sur son jeune visage. J’eus immédiatement de l’affection pour lui. La fête des baleines, le Nalukataq, qui a lieu sur The North Slope (le versant nord de l’arctique), est célébrée autour du solstice d’été. Spike nous dit que le jour de notre arrivée était le premier jour des festivités et que si nous nous dépêchions nous pourrions assister au « serving out » (où l’on sert la nourriture – la chair de baleine – à tout le monde).

A l’hôtel, une petit vieille dame Iñupiat toute courbée s’enthousiasma lorsque l’on arriva « Ah oui, danser, danser » et elle fit un petit tour pour nous sur ses jambes épineuses, son visage rayonnant d’un sourire sans dents, puis elle nous conduisit à notre chambre. L’hôtel était confortable mais son aspect attira notre attention : c’était, comme tous les autres bâtiments, une structure modulaire. Tous les Iñupiats de Barrow, enveloppés dans leurs parkas en peau de phoque magnifiquement cousus, et portant de belles bottes mukluks, étaient rassemblés le long du détroit qui sépare la lagune d’eau douce de la ville de la mer gelée des Tchouktches. Une barrière de plastique s’étendant en forme de fer à cheval fut soulevée contre le vent soufflant de la mer et protégea le rassemblement dans une sorte d’amphithéâtre improvisé. Les familles arrivèrent en traînant d’énormes glacières, des boîtes de pique-nique, des enfants, des chiots, des sacs en plastique, des couvertures et des chaises qu’ils mirent en place pour s’installer et attendre le début des festivités et le « serving out ». Au centre de cet amphithéâtre se trouvaient trois longues tables où gisaient des tas de chair de baleine ; des groupes d’hommes en veste à monogramme – on apprit que c’était les équipages de chasse à la baleine – remplissaient les seaux de morceaux de chair pour distribution. Derrière, on aperçut d’énormes blocs de queue de baleine empilés sur deux gros tas sanglants. Heureusement, la température glaciale nous épargna les odeurs.

Mukluks. Source: jumaka

Après quelques discours de cérémonie prononcés par les membres éminents du conseil municipal dans leur propre langue locale, et pendant lesquels un petit lemming courait au hasard parmi la foule, les membres de l’équipage de chasse à la baleine distribuèrent la viande à chaque famille présente. Des morceaux de chair bien noirs à l’aspect de caoutchouc furent chargés dans des refroidisseurs et des sacs en plastique ; certains commencèrent toute de suite à plonger dans leur sacs pour manger les morceaux sur place. Tout d’un coup un membre de l’équipage balança un morceau rouge-noirâtre devant le nez de mon mari. Nous nous sentîmes comme des intrus dans nos parkas incolores, mais cela n’empêcha pas l’homme de nous encourager à participer. « Essayez un peu, essayez un peu » il nous invita jusqu’à la table. Mon mari osa goûter.

« Alors, c’est bon ou non ? », chuchotai-je avec précaution.

Il réfléchit un instant, mâchant avec précaution. – « Humm » murmura-t-il, « des sushis musclés, des betteraves salées – gelé », dit-il rapidement, puis il adressa un grand merci à l’homme.

Quant à moi, pas aussi aventureuse, je n’arrivai pas à jouer la politesse. Je dus refuser, aussi décemment que possible : en fait un ami nous avait averti que le goût peut rester pendant des semaines. Sur la table d’à côté se trouvaient des bandes translucides de graisse de baleine et de peau appelée « muktuk ».

Une femme bien ronde en dessous de son parka secouait quelques épices sur un morceau de ce muktuk qu’elle mit aussitôt dans sa bouche. Ce fut le tour de mon mari. Elle lui tendit un morceau. « Graveleux » me dit-il,

« Dur comme le papier de toiture ».

Whale hunt in Barrow, source: David Pettibone

Pendant les quinze minutes qui suivirent, il chercha à sortir les morceaux restés coincés entre ses dents. Peut-être aurions-nous dû en rester aux gâteaux à la crème – mais la crème est faite de graisse d’huile de baleine foutée … Quand toute la chair eût été distribuée, les familles – avec leur part de viande bien entassée dans leurs glacières – partirent dans leurs camions et leurs jeeps pour déposer la viande dans les fosses profondes qu’ils avaient creusées dans le pergélisol hors de leurs maisons, pour y stocker la viande pendant les mois à venir.

William – avec qui nous avions discuté à l’hôtel – nous avertit de faire attention où l’on marche après les festivités car la graisse de baleine fond, s’attache aux chaussures et l’odeur s’accroche. En effet, la fonte des caves à glace et la pourriture qui s’ensuit de la viande de baleine provoquent de graves problèmes de santé qui menacent ce territoire autrefois vierge. Le pergélisol fond avec le changement climatique ; l’approvisionnement en eau est en danger : les voitures rouillées, abandonnées, et d’autres objets métalliques enterrés ou laissés sur le sol contaminent l’eau. La pollution de Prudhoe Bay à proximité du forage pétrolier, bien que contenue, signifie que la terre et la mer sont en danger. Des déchets toxiques remontent à la Seconde Guerre mondiale : des centaines de sites militaires abandonnés en Alaska ont mené à un nettoyage environnemental énorme et actif dans le pays, financé par le Département américain de la Défense. Des scientifiques d’une douzaine – sinon plus – d’organismes fédéraux ont élaboré un plan pour étudier comment collaborer et procéder aux nombreux changements dans l’Arctique qui sont sujet d’études, l’accent étant mis sur le bien-être humain. Visitez http://www.nsf.gov/geo/plr/arctic/iarpc/start.jsp.

Mais pour en revenir à notre festival de la chasse à la baleine de Barrow : le « serving out » fini, l’« amphithéâtre » fut démonté pour une autre aventure, le saut à la couverture. Une énorme étendue de peaux de morse, cousues avec de puissants tendons, fut suspendue sur une paire

de cadres en forme de T avec des cordes épaisses. Les équipages de la chasse à la baleine, les enfants et les jeunes hommes, et même quelques dames dans leurs parkas fringantes, se préparaient au plaisir du trampoline, en s’agrippant aux bords de la peau de morse et en tirant dessus pour donner de l’élan au cavalier quand il ose s’y jeter.

 Walrus carved from whalebone by Kotzebue artist: Adolph Shagowak. c. ajh
Morse sculpté en os de baleine par l’artiste de Kotzebue Adolph Shagowak. c. ajh

 

The blanket is made of walrus hide sewn together with sinews. Source: Alamy
La couverture est faite de peau de morse cousue avec les nerfs de morse. Photo Alamy.

 

 

 

 

 

 

 

Un à un, ils se jetèrent sur la peau. Chacun s’y est mis, les enfants d’abord. Ils furent jetés dans l’air par le secouement de la peau, puis retombèrent et rebondirent tout en faisant attention de ne pas tomber hors de la peau par terre.  Certains tombèrent par terre avant même d’avoir été projetés, s’effondrant dans un tas d’éclats de rire. Puis vint un des chasseurs de baleines : plus professionnel lui, il sauta de haut en bas, de plus en plus haut. Bien qu’il ne fût pas tout à fait athlétique, il demeurait bien droit comme s’il était debout sur le pont d’un navire. Sautant de plus en plus haut dans l’air, il regardait vers la mer avec un agile coup de son talon et criait « Je n’en vois aucun ! »

Saut à la couverture/Blanket toss, Barrow. Source: Alaskakids.org

Car l’origine de ce jeu est de surveiller les ours polaires et les baleines en mer sur l’interminable horizon arctique, et de ne pas s’effondrer dans un tas de plaisir. Ce peuple ludique adore les jeux inuits. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont encouragés à jouer et ainsi développer leurs compétences mentales et physiques pour survivre dans un paysage si sévère. Du jeu de ficelles (‘Cat’s Cradle’) au yoyo et aux pirouettes sur la couverture, au saut à cloche-pied (‘Knuckel Hop’) où on est parallèle à la terre à l’horizontale, avec les jambes tendues, rebondissant sur les doigts (pour demeurer aligné avec l’horizon pour que les animaux ne puissent pas vous voir) – tous s’y mettent.  Il y a également le coup de pied d’Alaska (‘High Kick’) qui consiste à sauter très haut pour donner un coup de pied à une cible suspendue, ou sinon le jeu du chant où le chant guttural sophistiqué est fait dans un face-à-face avec un autre chanteur, le perdant étant celui ou celle qui éclate de rire.

The Arctic Knuckle Hop, source Transun: www.transun.co.uk

La liste des jeux des Inuits est longue. Les Jeux olympiques de la Jeunesse autochtone : Native Youth Olympics, les Jeux d’hiver de l’Arctique : Arctic Winter Games, et les Jeux olympiques mondiaux Eskimo-Indiens : World Eskimo-Indian Olympics, sont des événements d’envergure qui incluent les jeux inuits traditionnels. Nous remarquâmes combien ces gens sourient et rient, mais pas seulement en jouant à des jeux. Malgré le mode de vie difficile qui est le leur, dans des conditions aussi rudes, ils avaient toujours le sourire. Être parmi eux fut un énorme coup de fouet au moral. Retournons à notre chasseur de baleines sur la peau de morse. Tout en sautant, il mit la main à la poche et jeta des rubans et des bonbons dans la foule. Les enfants hurlaient, couraient les ramasser et quand il eût vidé ses poches, il sauta par terre. D’autres sauteurs suivaient : encore des rubans et des bonbons qui s’envolèrent pour être attrapés et pris par la foule. Mais pour ceux d’entre nous qui ne sautèrent pas, le froid fut de trop. Lorsque l’on se retourna pour rentrer, on reconnut tout à coup le jeune Spike au-dessus de la peau de morse en train de sautiller sauvagement, se tordant et se retournant, atterrissant sur ses pieds parfaitement à chaque fois sur la peau, virevoltant son corps, bondissant de nouveau : c’était Spike, notre jeune athlète Iñupiat qui ne tomberait pas et qui nous donna un grand sourire.

Nous retournâmes à l’hôtel pour nous réchauffer avant d’aller voir les divertissements de la nuit qui avaient lieu dans le gymnase au bord de la ville. Je me tins à notre fenêtre en regardant la mer gelée des Tchouktches et vis deux hommes avec des lances transportant un oumiak sur la banquise. Ils étaient sans doute en train de chasser le phoque, ou l’ours polaire, peut-être. (Pour en savoir plus sur la chasse autochtone, cliquer ici, et ici.)

Inupiat yoyo. The Inuit love games, be they cat’s cradle, yoyo or more physically challenging ones like the knuckle hop. © ajh.
Yoyo Inupiat. Les Inuits aiment les jeux, que cela soit le jeu de la ficelle, le yoyo, ou des jeux plus physiques comme le Knuckle Hop (voir plus haut). © ajh.

Sous le soleil de minuit, nous traversâmes la piste glacée vers le gymnase où les danses et les jeux avaient déjà commencé. La salle était comble, les planchers et les murs sautaient avec le battement de pieds et le tonnerre des tambours. Ceux qui étaient chargés du ‘serving out’ étaient là autour du bord de la salle, regardant les hommes et les femmes à l’intérieur imitant des aigles, des canards (« ahaliks »), des hiboux avec leurs plumes, les bras battant, les visages se crispant, les tambours à main ponctuant chaque pas. Une vieille dame – bien plus âgée que la dame de l’hôtel – vint en chaise roulante et agita les bras dans une tentative particulièrement fascinante de danser à sa manière la danse de l’aigle et les hommes se pressaient pour l’embrasser.  Elle était évidemment une personne vénérée et l’on apprit plus tard que c’était l’organisatrice de la soirée. Les enfants dansèrent autour d’elle, partout dans la salle imitant les mouvements de leurs aînés. Même si personne n’était en costume particulier, ce fut un spectacle bien réjouissant, suivi des jeux de grimaces faciales, de gesticulations et de rires contagieux. On s’étonna de ne voir personne chanter, bien que le cri occasionnel des hommes pendant qu’ils dansaient imitait l’appel de l’animal qu’ils mimaient. Ils continuèrent toute la nuit, chacun à son tour, et nous rentrâmes à l’hôtel vers 5 heures. Et l’on voulut savoir qui étaient les hommes que j’avais vus sur la banquise avec l’oumiak. L’un d’eux, à travers nos jumelles, m’avait paru bien familier. C’était peut-être, dis-je, quelqu’un de l’hôtel ?

Dance à Barrow après le Nalukataq

Pour savoir qui était sur la banquise, voir La chasse à la baleine, ancienne et moderne.

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