Le 11 novembre : Homme et Mule

Le 11 novembre approche pour nous rappeler les soldats à travers le  monde qui ont perdu et continuent de perdre leurs vies dans les conflits. Voici un aperçu de l’expérience de l’un d’eux. La symbiose et la tendresse entre le soldat et son animal de combat durant la guerre sont souvent oubliées, alors que l’homme et la bête peuvent être d’un grand réconfort l’un pour l’autre. Cette histoire particulière est inspirée par un objet au Mémorial de Verdun de la 1ère guerre mondiale : un sabot de mule magnifiquement préservé exposé derrière une vitrine.

MuLE HOOF (2)Il y avait un homme qui aimait sa mule. Il la mettait à l’écurie dans une grotte naturelle à côté du magasin de munitions que lui et son régiment avaient construit dans la forêt derrière la forteresse. En fait il avait cinq mulets sous sa garde, mais Mule était sa favorite. Les sabots de Mule jamais n’étaient salis alors que les sabots de tous les autres mulets étaient couverts de boue. Pourtant Mule travaillait autant que les autres, tirant des charrettes chargées sur le terrain défoncé, transportant l’artillerie du régiment là où la prochaine bataille devait se dérouler ou là où ils avaient décidé de l’endroit sûr pour la stocker.

Lorsque la pluie cinglait et inondait les tranchées, les autres mulets dérapaient et quelques-uns même tombaient et leurs fourrures s’épaississaient avec la boue. La boue collait sur eux et quand le soleil revenait, elle séchait sur eux si bien qu’à la fin de la journée, ils semblaient porter des linceuls gris. Mais Mule n’avait jamais eu un tel linceul parce qu’elle tombait rarement et quand cela arrivait, il suffisait de secouer son pelage et la boue tombait. De même quand ses sabots étaient mouillés, la boue glissait aussi.

Mule était muette, mais vous pouviez deviner ce qu’elle pensait ou du moins ce qu’elle ressentait par le mouvement de ses yeux et par la façon dont ses muscles se mouvaient autour de son museau. C’était clair qu’elle aimait l’Homme qui s’occupait d’elle, clair par la façon dont elle dressait ses oreilles chaque matin quand l’Homme venait lui mettre le harnais, par la façon dont elle frottait son nez contre les épaules de l’Homme quand il la préparait pour la journée. Mais elle ne pouvait pas lui dire qu’elle l’aimait. Elle n’était pas là pour ça, elle était là pour servir et elle servait son maitre et le régiment, transportant une tonne de danger sur son dos chaque jour, sans bruit, sans protester alors qu’elle peinait à suivre son maitre et faisait de son mieux pour porter le fardeau à l’intérieur ou à l’extérieur des tranchées, à travers les champs à découvert, exposée aux combats des hommes et la lutte contre la pluie et le vent ou la neige en rafale. Les autres mulets avaient souvent leurs sabots collés dans le sol et refusaient d’avancer, agitant leurs queues, glissant dans la boue et s’enfuyant à la vue des explosions qui tombaient du ciel. Mais Mule restait toujours calme.

Cependant, ce n’était pas le calme de l’indifférence et l’Homme aimait Mule pour cela.

Après une dure journée de travail, l’Homme était accroupi aux pieds de Mule avec un pot de vernis, une petite brosse spéciale et un chiffon de laine et avec beaucoup de soin étalait le vernis sur les sabots de Mule pour rehausser le dessin noir, blanc et gris sur la corne, peignant et polissant chaque endroit tout autour et sous les fanons. Il faisait briller les sabots de Mule. Mais il faisait cela quand les autres mulets n’étaient pas là, pour ne pas montrer sa préférence. Et puis il terminait en donnant à Mule une petite caresse sur son cou, sous l’oreille, là où ça lui plaisait. Et par respect envers son maitre, Mule prenait soin de ne pas salir ses sabots quel que soit le temps, quel que soit les contraintes, quel que soit le long voyage trainant l’artillerie lourde et des bombes sur son dos ou les transportant derrière elle dans une charrette.

Quelques fois quand le régiment avançait péniblement par les grands champs boueux sans fin, il y avait du bruit devant eux et des hommes avançaient vers eux, des hommes qui ressemblaient à son maitre mais qui portaient des casques différents, quelques-uns avec une pointe sur le dessus et ces hommes tiraient directement des balles sur eux si bien que les autres mulets sautaient et faisaient des écarts et les armes tombaient de leurs dos ou de leurs charrettes et leurs maitres criaient. Mais Mule, elle, s’arrêtait et attendait jusqu’à ce que l’Homme lui dise où aller et quoi faire ensuite. L’Homme déchargeait les bombes du dos de Mule ou de la charrette et les remettait aux soldats du régiment qui positionnaient les bombes à travers une machine complexe où ils mettaient le feu avec un long bâton qu’ils allumaient d’abord avec une autre flamme. Puis ils se précipitaient quand la fumée partait, couvrant leurs visages, se bouchant les oreilles et alors les bombes montaient en flèche à travers la machine vers les hommes en face où elles explosaient dans un nuage de fumée. Le bruit était assourdissant. Les morceaux dans l’air retombaient atterrissant avec des détonations autour de Mule et le régiment.

Mais Mule ne bougeait pas, elle regardait ce qui se passait ou plutôt, elle regardait comment son maitre manipulait les explosifs, comment il distribuait des masques à gaz à tout le monde, parfois fixant des masques spéciaux sur Mule et les autres mulets aussi. Les soldats criaient beaucoup, incapables de se reconnaitre les uns les autres avec les masques et leurs visages tout éclaboussés de boue. Mais Mule toujours reconnaissait son maitre par la façon dont il se déplaçait. Son maitre n’hésitait jamais dans tout ce qu’il faisait. Il gérait tout avec application y compris envers ses compagnons mourants, faisant signe avec calme pour demander un médecin, veillant que chaque homme blessé soit bien traité pendant qu’on attendait le docteur ou au moins quelqu’un qui savait s’occuper d’eux avec soin là-bas sur le champ et quand l’Homme avait fini ce qu’il avait à faire, il revenait toujours près de Mule.

Mule restait immobile au cours de toutes les batailles, attendait silencieusement que l’homme ait fini son devoir et revienne vers elle, tandis que les autres mulets se cabraient et lançaient des ruades, tourbillonnaient tout autour, mettant à rude épreuve leurs harnais, essayant de se libérer de leurs charrettes avec les roues bloquées dans la boue.

Un jour, c’était après la pluie, alors qu’ils arrivaient à la forteresse, l’Homme commençait à décharger la charrette de Mule, à empiler les lourdes armes et les bombes dans la grotte, il y eut une soudaine explosion. Tout le monde fut propulsé contre le mur de la forteresse et des morceaux de fer, de pierre et de métal furent éparpillés en l’air dans un nuage de débris volants. Et puis tout retomba. Quand enfin tout fut à terre, ce fut le silence. Il y avait une montagne de décombres fumants, de ruine et de boue au milieu de la cour. Tout était gris : la poussière grise disparaissant dans la gadoue grise. Même le ciel était gris et le silence était plus grand que celui de Mule.

Mule avait été déchiquetée. Elle était restée dans la cour, attendant que l’Homme revienne vers elle. L’Homme était vivant, ainsi que tous les autres mulets et tous les soldats du régiment qui finalement allèrent s’étendre sur leurs couchettes épuisés, chacun regardant fixement la couchette au-dessus de lui, ou le plafond, n’entendant pas la pluie qui tombait sur les débris à l’extérieur, mais toujours écoutant les claquements et les énormes explosions lointaines dehors dans les champs au-delà.

Mais l’homme ne pouvait pas se coucher. Il ne pouvait pas se reposer. Il resta debout toute la nuit, cherchant dans les débris trempés à l’extérieur avec sa torche, la pluie battante sur lui tandis qu’il retournait les bouts et morceaux de fer, les pierres brisées, les éclats d’obus et la boue, glissant, tombant parfois sur des pointes aiguisées d’acier qu’il ramassait pour lui, retournant de plus en plus les décombres.

Il trouva la patte de Mule juste avant l’aube. Il la ramassa, la prit dans la grotte et s’assit dans un coin avec elle, l’essuyant avec une peau de chamois même s’il n’y avait pas beaucoup de saleté dessus. Il n’y avait aucune trace de sang. Peut-être la pluie l’avait lavée. Mais peut-être il n’y en avait pas. Il y pensa un moment en regardant de près des marques révélatrices. Et puis il sortit son pot de vernis, sa brosse et le chiffon de laine. Il commença une fois de plus à vernir le sabot de Mule, accroupi sur le plancher, au niveau où le sabot de Mule aurait été si elle avait été encore ici avec lui, d’une même manière. Il utilisa des mouvements précis vers le bas avec le pinceau et en le faisant, il se mit à penser : quel était le sort de Mule ? En fait, qui était Mule, exactement ?  Et avait-elle un esprit, une âme, pour ainsi dire ? Et si oui, quel était exactement cette âme ?  Et où était-elle maintenant ?  Il se surprit pensant ainsi et s’arrêta un moment, le pinceau à la main, parce que jamais avant dans sa vie il avait pensé à de telles choses, à propos des esprits ou quoi que ce soit que Mule avait laissé derrière elle, là à l’intérieur de l’Homme.

Il attendit que le vernis sèche puis il polit la surface du sabot avec son chiffon de laine. Puis il sortit son peigne et le dirigea soigneusement et lentement à travers la fourrure brun clair, se souvenant en la touchant de l’obéissance docile de Mule, la  poussée de son museau sous son bras, le souffle chaud de ses narines dans le creux de ses mains. Il lissa le pelage, ainsi il le disposait parfaitement sur la partie supérieure du sabot qui brillait magnifiquement avec le vernis, plus que jamais auparavant, et il pensait peut-être avait-il mis plus de vernis qu’avant et l’avait poli plus soigneusement que lorsque Mule était vivante ? Cela n’était jamais arrivé.

Il entreprit des recherches pour une bande de cuir et trouva les harnais de Mule suspendus sur une branche surplombant la grotte. Cela lui fit comprendre à quel point l’explosion avait été énorme. Peut-être c’est cela qui lui a provoqué une prise de conscience. Il se mit à trembler intérieurement, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Auparavant c’était au dehors et autour de lui que tout avait explosé, mais maintenant c’était à l’intérieur de lui, ce qui lui ouvrait des portes dont il ne connaissait pas l’existence,  des portes sur des choses qu’il n’avait jamais vues auparavant. Il coupa une bande du harnais épais de Mule et l’étendit sur le haut du membre coupé puis le cousit dans la peau pour protéger la partie ouverte.  Ensuite il fit quelques pas à l’extérieur, serrant le sabot de Mule. Il faillit trébucher sur les éclats d’obus mais réussit à garder son équilibre et trouva un morceau de métal qui était dans la boue à l’entrée et le ramassa. Le Capitaine était là, s’exprimant sur la chance qui avait été la leur de ne perdre aucun homme dans l’explosion ; mais il appelait tout son régiment à vérifier s’il n’y avait pas un cadavre d’un autre régiment ou bien sur du camp ennemi peut-être dans les décombres, un corps peut-être encore vivant et on ne pouvait pas risquer cela.

Mais l’Homme n’entendait pas : tout le monde n’écoute pas ce qu’il entend, et l’Homme était occupé à autre chose. Il avait besoin de mettre des mots sur ce qu’il ressentait parce qu’il ne pouvait pas le dire. Il devait les inscrire sur Mule – ou plutôt sur ce qui restait de Mule. Il commença à graver dans le cuir au-dessus du sabot. Mais l’éclat d’obus était un instrument rudimentaire pour écrire alors tout ce qu’il a pu mettre ce fut : « fidèle Mule Verdun 1916 » Puis il retourna vers ses autres mulets. Le capitaine était en train d’ordonner à tous les soldats de sortir de leurs couchettes pour nettoyer la cour.

« Il pourrait  y avoir un corps ennemi là-dedans. Trouvez-le » cria-t-il puis se retournant, il pointa le doigt vers l’Homme « Vous aussi ! »

Et l’Homme obéit.  

Traduction : M-Jo.

Voir aussi:

Le Chevalier de Malte: histoire du mulet

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2 comments on “Le 11 novembre : Homme et Mule

  1. Thank you for helping us mark remembrance day with your beautiful text, it tells us of the young soldiers’ courage, how he finds consolation in his faithful mule – I try to translate it, I will send you Mjo

  2. Thanks Marie-jo, so glad to hear the story touched you – I hope to some others too. I’d be delighted if you translated it! Angela.

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